vendredi 14 août 2009

Les Hauts de Hurle-Vent de Emily Brontë - critique -

Milieu du XVIIIe siècle. Mr. Earnshaw ramène de la ville un jeune bohémien sous son manteau, miséreux et abandonné. Dès lors, la malheur s'abat sur la propriété de Hurle-Vent. Hindley, le fils, le haït comme personne et Catherine, la fille, entretient avec Heathcliff une relation amoureuse. Les générations passent et Heathcliff n'oublie pas la vengeance qu'il prépare, quitte à tout détruire sur son passage : l'espoir et l'humanité.
Critiquer et analyser une oeuvre phare de la littérature anglo-saxonne qu'est Wuthering Heights peut sembler ridicule en quelques lignes, tellement l'histoire et ses personnages méritent une attention toute particulière, qu'il conviendrait d'en faire un bouquin...
On sent dès les premières lignes qu'on a devant soi de la haute littérature et que les Hauts de Hurle-Vent est un véritable classique. La plume d'Emily est fine, gracieuse, élégante, précieuse et sa façon de raconter les tourments de cette famille est unique en son genre. Elle rapporte les faits à travers Hélène Dean, la domestique qui a tout vu, qui les rapporte elle-même à Mr. Lockwood, le nouveau locataire de la Grange, annexe de Hurle-Vent. Le récit est majoritairement pessimiste et donne envie de se révolter tout en nous indignant : certains personnages sont infectes, dépourvus d'humanité, d'une noirceur d'âme qui les enténèbrent complètement. C'est la raison pour laquelle Brontë ne décrit que très rarement les lieux et encore moins les tenues vestimentaires de ses personnages. Elle veut laisser supposer qu'on est capable de le faire à travers son écriture et son aptitude extraordinaire à narrer ce maelström de relations humaines entre gens qui s'aiment et qui ne s'aiment pas. Heathcliff est l'anti-héros, victime dans un premier temps puis bourreau dans l'autre. Il n'a aucune compassion envers les faibles, haït l'Homme et symbolise donc ce loup qui a toujours faim d'égorger et de détruire à Hurle-Vent. Il est noir de salissure, physiquement et moralement ; rôde comme un prédateur sur les terres de Hurle-vent et de la Grange, et parvient pratiquement toujours à ses fins. Si la trame peut sembler classique avec un air de déjà-vu, il ne faut pas oublier que le roman date de la moitié du XIXe siècle et qu'en tant que tel, Brontë déploie une imagination incroyable dans le récit pour ce qui est de dépeindre les natures humaines, et les noirs desseins qui nous habitent tous et qui habitaient sûrement son entourage à l'époque. Alors, Emily Brontë : précurseur du roman noir ou du drame psychologique ?
Tous les agneaux qui gravitent autour de Heathcliff sont les autres. Ces autres qui l'ont poussé à devenir ce qu'il est, ce qui n'est pas pour autant légitime de le victimiser. Catherine Earnshaw, qui l'aime passionnément, ne peut se rabaisser à l'épouser vu sa condition sociale et préfère donc vivre sa vie auprès de la famille aristocratique Linton. Encore un coup de poignard dans le coeur de Heathcliff. Sa vengeance n'a aucune limite temporelle. Elle est si démesurément grande, si intense de pouvoir qu'il n'en étanchera sa soif que lorsqu'il sera parvenu à ses fins, maudissant toutes les générations futures et troquant ainsi son âme au diable. Ce qui choque, ce n'est pas tant les actes condamnables de Heathcliff, mais la volonté de l'écrivain d'avoir eu sur près de 400 pages à instaurer une ambiance qui pèse et qui gène. Notre empathie est mise à rude épreuve quand il s'agit de ressentir le malheur de Catherine Earnshaw face au dilemme qui lui a rongé toute son existence ; le malheur de Hindley d'avoir perdu sa femme en accouchant ; le malheur d'Edgar d'être un témoin impuissant quand il réalise que sa fille souhaite renouer le lien familial en donnant de sa compagnie à son cousin Linton, soit le fils de Heathcliff ; le malheur de Linton Heathcliff qui est malade et qui souffre de voir se décomposer sa moralité... Une multitude de malheurs qui rend une lecture difficile, qui n'abrège aucun détour, et qui a ce besoin indispensable d'être suivi avec concentration pour ne pas perdre le fil.
En cela, Les Hauts de Hurle-Vent n'est clairement pas un conte de fées. La noirceur des lieux, du ciel, des personnages font malgré tout du roman un hymne à l'optimisme. Car tout ce qui est raconté fait prendre conscience au lecteur du don qui nous habite tous : celui de croire qu'il existe dans l'homme ce qu'il a de plus bon et de généreux en lui. Mais qu'ici, l'homme peut se révéler naturellement mauvais, naturellement envieux, jaloux et naturellement destructeur. Ce qui est un contrepoint aux idées de Rousseau quand on voit que le cadre se passe dans les landes du Yorkshire, en pleine campagne, et non dans le tumulte incessant de la ville!
A mon sens, le livre est inadaptable au cinéma sur bien des points. Tout d'abord parce qu'il arbore vigoureusement les sentiers de l'âme humaine, de ses possibles perditions et qu'on ne peut pas mettre sur pellicule des sentiments que l'on ne peut ressentir que par écrit. Ensuite, parce que chacun se construit son propre Hurle-Vent, cette demeure lugubre et maudite, sans verdure et dénuée de toute vie (il est d'ailleurs intéressant de constater la situation géographique de celle-ci, qui trône sur les collines comme l'olympe des Dieux, pointant et jugeant du doigt les actes de l'homme. Ou dans le cas contraire, comme la maison du diable incarnée par Heathcliff, gardée par le chien cerbère à trois têtes Linton-Joseph-Hareton et le styx qui sépare Hurle-Vent de la Grange). Et puis, tout simplement parce que Monsieur Lockwood, c'est nous. Nous sommes le spectateur dès lors que le rideau rouge se lève, nous sommes l'hôte de Mrs. Dean. Le roman est donc très intime car nous sommes les témoins privilégiés d'une histoire de famille qui a tourné au désastre.
Pour conclure, les Hauts de Hurle-Vent est un roman extrême dans la violence des sentiments, la difficulté de s'épanouir et de croire au bonheur. Emily Brontë a signé là son seul roman hélas mais qui ne fait ainsi que renforcer sa légendaire écriture et son aptitude peu commune à avoir créer une pléthore de personnages cultes. Certes, on suffoque pendant tout le long de notre lecture ; mais notre esprit n'en ressort que plus aéré aux toutes dernière lignes, comme si nous sentions enfin le vent de Hurle-Vent caresser et balayer notre âme et conscience.

vendredi 7 août 2009

Fort comme la mort de Maupassant - critique -

C'est l'histoire du peintre Olivier Bertin qui projette son obsession du déclin, qui tente de se libérer de l'angoisse qui saisit tout créateur lorsque s'approche l'heure du bilan ; l'histoire d'un homme qui retrouve la jeunesse perdue de sa maîtresse dans la fille de cette dernière. C'est une peinture qui analyse les mécanismes et les rites de ce monde du faux-semblant, de l'ennui et de la stérilité du coeur que l'on appelle le grand monde.
Fort comme la mort est le cinquième roman de Guy de Maupassant publié en 1889. Il est un roman qui analyse les affres de l'amour, les blessures du coeur, ce besoin de l'homme d'aimer et d'être aimé dans ce qu'il y a de plus pessimiste et irréversible. Chaque page dépeint une souffrance, celle qu'on exprime en solitaire et qui gangrène notre âme en silence. Celle qui est indicible, ineffable, qui attaque notre conscience comme des coups de marteaux et qui ainsi nous plonge irrémédiablement dans la tourmente avec un aller simple. Olivier Bertin et Mme de Guilleroy incarnent les deux amants de cette histoire. Leur relation, qui ne peut-être concrétiser dans une époque régie par des conventions et qui n'accepte nullement l'adultère, est platonique : il est basé sur le souffle d'une respiration, du regard intense via des "gouttes d'encre dans les yeux", de l'effleurement de mains, d'une ambiance de peintre qui épouse sexuellement celle d'une aristocrate... Les mots choisis, les phrases construites, les sentiments que l'on éprouve à la lecture des lignes paraissent si réels qu'ils relèveraient du vécu de l'auteur. Les déchirements que peut provoquer l'amour et cet afflux sanguin perpétuel permettant à l'homme de passer du stade de celui qui contrôle ses émotions à celui qui en devient soumis tendent à démontrer l'esclavage de l'homme par ses propres passions. Le point de vue omniscient adopté par Maupassant permet comme toujours de rentrer dans l'intime, prenant connaissance de toutes les pensées qui traversent les personnages pour mieux les distinguer et alimenter notre empathie à leurs égards. Les thèmes de la solitude et du vieillissement peuvent se voir commes les propres peurs de l'écrivain, qui tentent sans doute par tous les moyens de les exorciser pour mieux s'en déposséder. Il n'est pas anodin que le roman fut publié trois ans avant son internement dans un hôpital psychiatrique à Paris. La folie le gagnait petit à petit, et ironie du sort, cela donne encore plus de pathos et d'émotion à l'histoire. C'est pourquoi il faut pouvoir prendre du recul avec sa narration car les litanies d'Olivier et Mme de Guilleroy bouleversent littéralement. Rien que la scène finale donne le frisson dans ce grand désespoir, dans ce néant qui gagne les coeurs rongés jusqu'à un noir ténébreux, où l'on se morfond devant la cruauté des destins et cette folie qui nous éventre l'esprit face à l'adversité. Mme de Guilleroy se consume symboliquement devant cette cheminée qui embrase les lettres de son amant qu'elle a jeté à sa demande, laissant ainsi paraître des gouttes de sang qui "semblaient sortir du coeur même des lettres comme d'une blessure". Maupassant a le chic pour malmener ses personnages. A croire qu'il n'y a qu'en plongeant tout droit dans le fatalisme qu'on en tire des leçons sur nous-même. Olivier qui a toujours aimé Mme de Guilleroy, cocufiant sans doute son mari, voit en la fille de la comtesse celle qu'elle fut dans sa jeunesse. Ce trouble de voir côte à côte sa maîtresse de longue date en pleine automne de l'âge avec sa fille Annette dans le printemps de la vie sème la discorde dans son coeur. D'un côté, il voit cette femme mûre, qui vieillit comme tout le monde, et de l'autre, il la voit telle qu'il l'a connu à ses débuts. Ce dédoublement de chair lui fait naître à son insu des sentiments qu'il ne voyait pas arriver et dont il fera hélas les frais dans la seconde partie du roman. D'ailleurs, on peut voir dans la ressemblance des prénoms de la mère et de sa fille, Anne et Annette, la réincarnation de l'une (obsédée à l'idée de vieillir et de ne plus plaire dans une société mondaine où les apparences sont maîtres avant tout) dans le corps de l'autre, comme pour prolonger sous une nouvelle identité son amour envers Olivier.
Fort comme la mort privilégie donc avant tout la description des sentiments au détriment des dialogues et des éléments perturbateurs qui font l'apanage des romans d'action. Le rythme est lent, douloureux et très pesant mais c'est ce côté mélodramatique qui fait son charme. Cette peinture (au sens propre comme au figuré !) de cet amour qui ne peut être réciproque en découle une détresse morale qui aboutira à l'anéantissement du héros. Réussir à survivre en ne répondant pas à l'appel de son coeur peut sembler impossible à faire. Toutefois, la seule note positive du roman peut résider dans son titre. En effet, si Maupassant avait vraiment voulu être pessimiste en écrasant l'homme du poids de toute sa mort, il aurait mis une majuscule au nom commun. Or, c'est ici le mot "Fort" qui trône devant son adversaire. A condition de ne pas être servile de ses passions mais d'être maître dans ses choix.

mardi 4 août 2009

La Vierge en bleu de Tracy Chevalier - critique -

Récemment arrivée des Etats-Unis avec son mari, Ella Turner a du mal à trouver sa place dans cette bourgade de province du sud-ouest de la France. S'y sentant seule et indésirable, elle entreprend des recherches sur ses ancêtres protestants qui eurent à fuir les persécutions pendant les guerres de religion au XVIe siècle. Elle est alors loin d'imaginer que cette quête va bouleverser sa vie.
La Vierge en bleu est le premier roman de Tracy Chevalier. Et cela se ressent car son style, qui s'est amélioré de roman en roman, alourdit ici ses phrases si bien qu'on a du mal à se mettre dans le bain. Pour commencer, le fait d'avoir choisi les guerres de religion comme arrière-plan à l'intrigue est un exercice assez périlleux (surtout du point de vue d'une étrangère). Cette période de l'Histoire de France, qui donne bien assez de fil à retordre aux historiens même, oppose ici les calvinistes avec les catholiques. Cela se révèle au final inutile car trop superficiel sur son fond, et surtout bien trop manichéen : le protestantisme apparaît comme une secte (le mari violent et la belle-mère enfermée dans son silence) et le catholicisme comme une religion victimisée (Isabelle qui se fait battre presque comme une martyr, qui est montrée du doigt comme une sorcière et qui est indésirée en raison de ses convictions).
Ce qui pose également problème, c'est le choix involontaire de Chevalier d'avoir voulu tromper son monde en présentant à ses lecteurs la France du XXIe siècle comme chauviniste à mort. Nous, français, ne sommes pas dupes, et voyons dans cette image qu'elle propose une caricature épouvantable qui s'infiltre dans chaque chapitre mettant en scène Ella. Sa difficulté à s'intégrer dans ce village du sud-ouest, à se faire bien voir par les autres, redoublant d'effort pour parler la langue... Bref, le village repousse forcément les étrangers, les regarde forcément du coin de l'oeil, parle forcément dans leur dos : la lecture devient vite agaçante et indigeste (surtout à côté d'une Suisse lumineuse avec des habitants accueillants). Ce qui est fort dommage car on sent nettement l'évolution psychologique et intérieur d'Ella dans sa quête de découvrir son arbre généalogique et la raison de ses inquiétants cauchemars. Chevalier a d'ailleurs davantage concentré son attention sur Ella au détriment d'Isabelle, dite La Rousse, provoquant un déséquilibre entre les chapitres alternant les deux époques. Le parcours d'Ella s'inscrit dans la longueur faisant succéder les jours et les semaines tandis que celui d'Isabelle représente plus un moment-clé de sa vie.
La Vierge en bleu n'est pas un mauvais roman, loin de là. Mais il n'est certainement pas non plus le meilleur de Tracy Chevalier. On sent le brouillon pour ses prochaines péripéties, ses appuis, ses marques. L'histoire est attachante avec une fin spectaculaire et parfaitement écrite et retranscrite ; mais qui ne rattrape malheureusement pas les quelques 300 autres pages. L'accumulation de clichés et ce manque de peps aux aventures de l'héroïne alourdissent considérablement les pages, sans pour autant ôter aux lecteurs son envie de découvrir les intrigues et le fin mot de l'histoire. Ce qui en soit n'est déjà pas si mal !

mercredi 29 juillet 2009

Là-haut - critique-

Quand Carl, un grincheux de 78 ans, décide de réaliser son rêve de sa vie en attachant des milliers de ballons à sa maison pour s'envoler vers l'Amérique du Sud, il ne s'attendait pas à embarquer avec lui Russell, un jeune explorateur scoot de 9 ans, toujours très enthousiaste et assez envahissant... Ce duo totalement imprévisible et improbable va vivre une aventure délirante qui les plongera dans un voyage dépassant l'imagination...
Après Ratatouille (2007) et Wall-E (2008), Pixar devait placer la barre très haut pour nous faire encore rêver. C'est sans mal et presque sans surprise qu'il réussit encore une fois son pari avec Là-haut, véritable toile irisée à caser dans les bijoux des films d'animation. La claque devient à chaque fois de plus en plus monumentale : ici ce sont des couleurs, un rendu des cheveux, des expressions faciales, des décors pratiquement réels qui viennent confiner l'animation dans le cinéma de ce qu'il y a de plus septième art. Le choix d'avoir mis en avant deux êtres humains diamétralement opposés dans l'âge atteint dans l'émotion toutes les générations. Ça part d'une introduction très émouvante sur la vie d'un homme, qui fut jadis plein de vie, pour aboutir au développement sur un vieillard morose qui voit dans le voyage un moyen de retrouver sa cure de jouvence. Son camarade de jeu, Russell, voit la vie en rose (ou peut-être tout simplement à travers les yeux innocents d'un enfant), qui voit le bien partout. Et c'est ce baume là qui vient imbiber notre petit coeur, à travers des aventures gonflées aussi spectaculaires qu'incontestablement réussies en tout point dans ses trouvailles.
Ce qui est formidable aussi avec Pixar, c'est cette magie inépuisable dont ils font preuve, cette volonté de vouloir raccorder les séquences dramatiques avec l'humour, par le biais de leur imagination qu'ils arrivent parfaitement à retranscrire. Ce mariage sied à merveille Là-haut dans cette combinaison jamais lourde ni pompeuse mais toujours d'une fluidité remarquable. On s'attache aux personnages dès leur premier sourire, et on a du mal à s'en séparer passé le générique de fin. Là-haut se veut comme une ode à la vie, plein d'entrain, de beauté et d'humanité, qui démontre toute la légèreté de l'être. Là-Haut ou un cadeau tombé du ciel en cet été 2009 qui ravira tout le monde, et qui donnera l'envie de brasser l'air pour partir vers de nouvelles aventures.

lundi 27 juillet 2009

La Dame à la Licorne de Tracy Chevalier - critique -

Désireux d'orner les murs de sa nouvelle demeure parisienne, le noble Jean Le Viste commande une série de six tapisseries à Nicolas des Innocents, miniaturiste renommé à la cour du roi de France, Charles VIII. L'artiste accepte et s'éprend de l'une des filles de Jean Le Viste, Claude, qui l'entraînera dans le labyrinthe de relations délicates.
Une plongée dans le Paris du XVe siècle. Tracy Chevalier imagine l'histoire des six célèbres tapisseries de La Dame à la Licorne (exposées au musée national du Moyen-Âge dans le Ve arrondissement de Paris). Ces tapisseries, à l'aura quelque peu magique, dégagent beaucoup de coloris et une sensation de repos en les visionnant. Tout comme le livre d'ailleurs et la manière de Chevalier de créer une fiction comme elle aurait pu être la véritable histoire. Perturbé au départ par le choix de Chevalier d'avoir intégré une kyrielle de narrateurs pour raconter, le lecteur est pris au jeu au bout de quelques pages. Toute l'originalité de l'oeuvre repose en effet dans le fait d'avoir voulu mettre en scène cette romance à travers les yeux de plusieurs personnages qui y jouent un rôle bien précis. Cela nous permet de nous mettre dans leur intimité, leurs pensées que personne d'autre ne peut entendre, et ce n'est avec aucun mal que l'on passe d'un personnage à l'autre. Nous sommes donc parfois amenés à revivre une même scenette mais à travers deux points de vue différents. De plus, chaque personnage a sa propre singularité. C'est décidément un véritable talent chez elle : ce pouvoir qu'elle a de tisser un lien entre ses personnages et nous, nous donnant ainsi presque l'impression de vouloir intervenir dans leurs affaires. Elle illumine une fois de plus, comme une marque de fabrique, son roman par un couple qui s'oppose : la noble Claude et l'artiste Nicolas. Amoureux mais ne pouvant défier le protocole, le roman vire parfois à la tragédie, entre compassion pour les gentils et haine envers les méchants. Les plus jeunes paraissent impuissants face aux plus âgés et ce sera ici l'expérience qui, malheureusement, triomphera. Pour ce qu'il s'agit des tableaux, ils prennent vie devant nos yeux. On suit leurs naissances et leurs évolutions à travers les croquis, les peintures, les tissages de ces derniers. Six tapisseries qui représentent les cinq sens de l'être humain et un sixième sens nommé A mon seul désir. Chaque sens possède son histoire et chaque détail n'est pas en reste. L'imagination de Chevalier n'a pas de limite et c'est d'autant plus troublant que son récit prend une tournure des plus plausibles. On ne pourra pas ne plus penser à cet univers magique qu'elle a su créer en regardant les dites-tapisseries.
Sur fond d'amours contrariés, de jalousies éparses, de trahisons et de scandales, de multiples labeurs et de souffrances, La Dame à la Licorne est une belle tapisserie à elle-même, reconstituant le XVe siècle français avec beaucoup de précision. On sent la documentation derrière qui fut indispensable pour apporter de la véracité et le résultat est là. Toujours déçu par ce que j'appelle dorénavant le syndrome Chevalier (du fait que ses romans soient toujours trop courts), on ferme le livre, la dernière page lue, l'esprit quelque peu éclairé. Autant de soin apporté pour une oeuvre ne peut que nous rendre béat devant un auteur à surveiller de très près.

samedi 25 juillet 2009

Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll - critique -

Alors qu'Alice, une petite fille aristocrate, se faisait faire la lecture par sa grande soeur, elle voit un Lapin Blanc courir très hâtivement. En le suivant, elle finit par déboucher sur un terrier. Elle trébuche, tombe à l'intérieur et la voilà découvrant un nouveau monde, le pays des merveilles, peuplé de personnages tous plus fous les uns que les autres...
De ce que nous pourrions citer Maupassant comme un auteur qui marqua la littérature française du XIXe siècle, nous pourrions citer Lewis Carroll comme un auteur qui marqua l'Angleterre en 1865. Et de ce qui pourrait se comparer à une oeuvre enfantine n'en ai au final pas une du tout. A travers des satires, des distorsions de logiques incessantes et des interrogations métaphysiques, Alice au pays des merveilles est une oeuvre philosophique difficile d'accès et emprunte de folie. Tellement de choses à dire sur cet univers foisonnant que je n'en délivrerai quelques axes principaux.
Très courte, l'oeuvre dégage néanmoins à chaque page un parfum très étrange car elle ne répond à aucune rationalité. Alice satisfait sa curiosité, un vrai défaut ici, en suivant le Lapin Blanc qui semble débouler devant ses yeux comme un attrait de la normalité. D'ailleurs, ce n'est pas le gilet élégant que porte le Lapin qui choque Alice mais le fait qu'il sorte une montre de sa poche pour en vérifier l'heure. Nous percevons donc d'ores et déjà qu'Alice s'apparente à une petite fille qui prendrait ses rêves pour des réalités mais à aucun moment nous ne connaîtrons son âge. D'autant plus qu'à mesure qu'elle s'aventurera dans le pays des merveilles, nous aurons l'impression que ce voyage en quête de son identité la fera grandir en maturité. Car trouble identitaire, l'oeuvre en regorge. C'est Alice, bien sûr, qui se pose des questions sur elle-même. Ses nombreuses interrogations et monologues intérieurs la décrivent comme un personnage aux multiples personnalités qui a tendance à oublier son vrai "soi" au détriment de plusieurs "autres" (le passage où elle boit le flacon pour entrer dans la porte). C'est pourquoi elle ne cesse de grandir et de rapetisser ; et le fait que le Lapin Blanc la prenne pour Marianne lui fera le temps d'un instant comprendre qui elle est véritablement. Alice, c'est aussi une petite fille qui est obsédée par l'image qu'elle reflète aux autres et ne manque jamais une occasion de montrer ses bonnes manières, face au Dodo et au Griffon notamment, mais aussi face au Chapelier toqué dont elle ne cesse de souligner sa grossièreté. C'est comme si entrant dans ce pays des merveilles, elle était devenue une coquille vide où chaque personnage serait là pour un rôle bien précis lui enseignant des morales. C'est un fait : Alice est bel et bien à l'école. Elle est là pour apprendre et tirer des leçons des situations.
Viennent ensuite les personnages du pays des merveilles. D'ailleurs quoi de plus étrange que ce pays des merveilles qui ne regorgent aucune merveille... C'est même tout le contraire : des êtres frappadingues, qui torturent leur esprit à se poser des questions sur tout et rien à la fois, et qui sont tous hétéroclites. Comme si cette arche de Noé des merveilles était un pays de références, Lewis Carroll attribue une majuscule pour chaque animal qui le constitue. Mais Alice n'est pas la seule humaine dans l'histoire. Il y a entre autre la Reine, mais au lieu d'y voir quelqu'un de familier, Alice s'aperçoit que celle-ci règne de main de maître sur le pays par le biais d'une violence exagérée (qui couperait la tête à chaque personnage qui oserait défier son autorité) et qui, comme les autres, fait preuve d'une grande absurdité. Car Alice au pays des merveilles, c'est cela : une plongée effarante dans l'absurde où il n'est pas nécessaire de trouver une réponse pour chaque question, et où les historiettes s'enchaînent sans fil conducteur.
Dans le pays des merveilles, le temps est complètement déréglé. Ce n'est pas un hasard si le Lapin Blanc tente de rattraper un temps qui lui échappe, prétextant qu'il est toujours en retard mais ne sachant pas de quoi. Il n'existe aucune époque caractéristique et ce thème du Temps, propre à beaucoup de poètes (comme Baudelaire), est rattaché aux personnages du Chapelier toqué, du Lièvre de Mars et du Loir. Lors du "Thé extravagant", Alice est amenée à être interrogée sur le temps qui passe : en effet, pourquoi ce trio passe t-il le plus clair de son temps à boire du thé et à changer de place continuellement telles les aiguilles d'une horloge ? Le Chapelier toqué ne connaît d'ailleurs aucune réponse et tente d'y trouver un signe et un sens en malmenant des jeux verbaux. Alice de savoir "Pourquoi ?", les personnages de lui répondre "Pourquoi pas ?". Et quand Alice est enfin invitée à raconter une histoire (que ce soit de la part du Chapelier ou de la Tortue), une tradition qui semble être la roue motrice de ce pays, on lui coupe la parole soi-disant parce que cette histoire n'a rien d'intéressant à leurs yeux. Alice ne semble donc pas folle, et au lieu de partir l'air rassuré, elle est vexée de tant d'impolitesses.
Alice est sans cesse victime d'une ironie du sort. Elle qui souhaiterait savoir qui elle est vraiment parvient sans le vouloir à faire comprendre aux autres qui ils sont vraiment. Citons l'exemple de la Duchesse qui demande à Alice de garder son bébé, celui-ci se transforme en cochon après lui avoir sauvé des rafales de casseroles. Ou encore de la chenille, toute pédante sur son champignon, qui prend conscience qu'elle deviendra un papillon... Au final, le seul personnage qui souhaite aider Alice est le chat de Cheshire. Bizarre voire cauchemardesque, ce personnage, bien que fou et contradictoire, est très instable et apparaît devant Alice comme des élans de conscience. C'est le seul personnage à peu près régulier qui viendra voir Alice pour faire le point sur sa quête. Les dessins de Sir John Tenniel ne manqueront d'ailleurs pas de souligner l'aspect très inquiétant des personnages.
Paradoxal, Alice au pays des merveilles n'est clairement pas un livre destiné pour les enfants. Non pas parce qu'ils auraient peurs mais parce qu'ils ne comprendraient tout simplement rien. Moi-même ai pu apercevoir des innombrables détails dont le sens m'a échappé car Alice a besoin d'être étudié profondément et d'être abordé très sérieusement. Passionnant mais ne répondant à aucune caractéristique de son titre, Lewis Carroll mérite la réputation qu'il s'est construit en créant cet univers unique en son genre. Incroyablement riche dans les symboles et presque "visuellement", pas si absurde que ça dans les questions qu'ils sous-tirent à ses personnages, mettant en scène des décors inquiétants et des folles situations, Alice au pays des merveilles est une oeuvre à part, qui a rencontré un tel succès à l'époque qu'il écrira De l'autre côté du miroir, la suite des aventures d'Alice.

jeudi 23 juillet 2009

L'innocence de Tracy Chevalier - critique -

Londres, 1792. Thomas Kellaway, ébéniste de son état, prend à la lettre l'invitation de Philip Astley, directeur du cirque du même nom, et part tenter sa chance à Londres. Mais passer de Piddletown à Lambeth n'est pas sans conséquence pour ses enfants. Ils ouvrent de grands yeux sur la ville tumultueuse et impitoyable que le jeune londonienne délurée Maggie entreprend de leur faire connaître. William Blake, leur voisin, graveur et poète, sera leur guide spirituel tandis qu'ils franchissent le chaotique et exaltant passage de l'"innocence" à l"expérience".
Avec le même talent pour conter ses aventures que dans La jeune fille à la perle, Tracy Chevalier brode là une bien belle histoire sur cette quête initiatique d'enfants qui se cherchent et qui connaissent les affres de la vie citadine. En prenant toujours le soin de décrire d'une manière très attentionnée l'atmosphère des lieux, qui fait dans ses romans son charme principal, Chevalier nous amène à réfléchir sur les qualités et les défauts que la ville peut offrir à des gens issus de la campagne. Utilisant en arrière-plan les évènements qui résident en France, ses échos sur la révolution qui font trembler toute l'Angleterre et l'arrestation du roy Louis XVI, elle implante une ambiance quelque peu sale de ce Londres du XVIIIe siècle. Même si elle n'épargne pas la caricature facile (à savoir qu'en ville, il y a forcément des meurtres et des viols), les personnages qui composent Innocence semblent prendre vie au fil de notre lecture. Car comme toujours, leur présentation est au départ froide voire rigide mais petit à petit on se prend d'amitié pour eux et on veut toujours en apprendre plus. Par exemple, la relation qui unit Maggie, la citadine, à Jem, le campagnard, est magnifique : Chevalier se sert d'eux comme couverture pour mieux symboliser deux mondes totalement différents : à travers les yeux d'une fille qui a grandit bien trop vite et d'un garçon certes débonnaire mais quelque peu naïf. Leur parrain spirituel, c'est William Blake, le grand peintre. Il sillonne le roman comme un fantôme et on ne sait rien de lui sinon son aptitude à composer des belles phrases dont le sens échappe à ses lecteurs. Il apparaît donc comme un ange gardien en avance sur son temps dont la mission consisterait à veiller sur l'innocence de ces enfants tout en leur inculquant l'expérience nécessaire pour endurcir leur caractère. Chevalier joue beaucoup ici sur les contraires amenant à nous poser des interrogations sur nos conditions : celui qui oppose tout d'abord le directeur de cirque Philip Astley, personnage loufoque, avec Monsieur Blake repose sur l'indissociabilité entre l'illusion et le réel : "Somme toute, Monsieur Blake, vous prenez des idées dans votre tête et vous en faîtes quelque chose que vous pouvez voir et tenir dans votre main tandis que moi je prends des choses bien réelles (...) et je les transforme en souvenirs" (page 127). Nous avons donc d'un côté un monsieur qui préfère cacher la vulgarité de son monde en créant des spectacles (un parfait leurre pour s'échapper des tensions du quotidien) et de l'autre, un monsieur qui a compris sa propre réalité. Pareil pour le couple d'enfants Maggie et Jem, représenté par Les chants d'expérience pour l'une, et les chants d'innocence pour l'autre. Même si Chevalier reste plutôt ambiguë sur cette définition qu'est l'innocence (devons nous forcément être issu de la campagne pour l'être ?), Blake arrive en juge impartial en posant face à ce couple d'enfants une question qui planera comme une ombre sur tout le roman : "Supposons que l'innocence soit sur cette rive-ci, et l'expérience sur cette rive-là, qu'y a t-il au milieu du fleuve ?" (p107). Le défaut de Chevalier qui serait de donner une réponse à toute question vient taire un peu la crédibilité de ce côté philosophique, préférant davantage engager le pas sur le fictif plutôt que sur la fable moraliste.
Au final, dans ce Londres impitoyable peuplé de créatures en tout genre, Innocence s'impose comme un beau roman qui décrit si bien ses scènes qu'on le lirait d'une seule traite. Sadique parfois envers ces personnages (l'on retiendra la pauvre Maggie et sa famille violente ; ainsi que les bouleversements qui interviennent dans la vie de Maisie), Chevalier réussit à retranscrire la même poésie que La jeune fille à la perle. Bien que le titre de l'oeuvre soit à mon sens inconvenu et malgré que, sous cette multitude de détails, on se verrait plus en plein XIXe (ce qui pose donc problème), ce livre n'en reste pas moins passionnant et presque trop court. De quoi nous donner l'envie de lire la bibliographie complète de l'auteur pour celui aurait encore faim.