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mardi 19 janvier 2010

Bel-Ami de Maupassant - critique -

Georges Duroi est un jeune homme inscrit dans les canons de son époque : élégant, prestant... il attire sans mal les femmes autour de lui. Au hasard d'une rencontre dans le quartier de la Madeleine à Paris, Georges se retrouve nez à nez avec l'un de ses amis d'autrefois. Là commence alors son ascension dans la vie professionnelle. Georges va prendre goût à manipuler les autres pour parvenir à ses fins et arriver ainsi au sommet. Voilà l'histoire de ce Bel-Ami, sur fond de capitalisme et d'un Paris en pleine expansion coloniale.
Après le succès fulgurant d' Une vie, publiée en 1883, Guy de Maupassant se replonge dans le roman. Qui dit roman dit donc histoire. Mais avec Maupassant, la fiction n'en ai jamais véritablement. Plus qu'une simple oeuvre racontant les déboires d'un homme détestable, Bel-Ami est avant tout une plongée réaliste dans le milieu journalistique, politique et financier du XIXe siècle. Cela aurait pu constituer une belle entrave quant à l'immersion à proprement dite dans la narration, mais Maupassant n'oublie jamais que son public est avant tout constitué de gens hétéroclites et que parti de ce point de vue là, les codes et les ficelles de son écriture doivent se faire le moins opaque possible. Avec Bel-Ami, inutile donc de se documenter longuement sur le contexte (quoiqu'il aiderait surement davantage pour comprendre au mieux la société parisienne de cette époque). Pour dénoncer ce prisme infernal où chacun mord l'autre, se disputant sans arrêt le meilleur scoop, Maupassant invente pour cela un personnage, Georges Duroi, et c'est à travers lui que toutes les fissures et les bancalités de son époque vont apparaître à la surface. Au départ, Georges Duroi apparaît un peu comme le rural innocent, étonnamment surpris par le rythme de la vie mondaine, et veut croire en ses capacités de se faire l'avocat du diable. Puis petit à petit, Duroi écrase toutes ses convictions et n'hésitera pas un seul instant à se servir de son entourage pour grimper dans l'échelle sociale. Son nom est d'ailleurs évocateur, comme si Maupassant prévenait son lecteur de la victoire de celui-ci, Duroi ou "le roi". Le lien entre le caractère humain et divin combiné dans un seul homme atteint une étrange proximité. Duroi profite de son pouvoir de séduction pour appâter les femmes et les manipuler à sa guise. Crapule de première catégorie, Duroi dégoûte le lecteur de par ces agissements immoraux. Mais paradoxalement, derrière tout cet opportunisme exacerbé, le lecteur lui vouera un total respect, d'avoir par exemple si bien su comprendre comment fonctionnait les rouages et les mécanismes de son temps.
Une vie possédait un rythme lancinant, lent, qui épousait parfaitement la personnalité de son héroïne Jeanne. Avec Bel-Ami, changement radical de décor : Maupassant enchaîne volontairement les séquences, les soirées mondaines, et chaque évènement se répercute sur le suivant comme un effet domino. L'écriture de l'auteur accomplit une fois de plus des merveilles. Le sentiment profond d'haïr ce personnage arriviste ne se fait pas du tout attendre. La femme est ici un pion, tendance sadomasochiste, qui en redemande. Les Walter comprennent bien trop tard les intentions véritables de Georges (une peuplade constituée d'oeillères ?) et en paieront le prix fort pour ce débordement de naïveté insupportable : Madeleine la mère, qui dilapide sa fortune pour satisfaire les attentes de son amant, finira seule à pleurer dans une église ; et sa fille Suzanne exécutera un mariage raté d'avance. La femme apparaît donc comme une créature influençable, déconcertante d'optimisme là où il n'y a plus à espérer. Maupassant se veut sévère mais c'est pour mieux juger avec entrain les comportements odieux des hommes, qui se servait impunément de l'intelligence et la finesse du beau sexe. Certaines analyses parlaient même du caractère quelque peu androgyne de Duroi, un "homme-femme" qui n'a aucun mal à changer d'apparence, que ce soit pour montrer ses crocs devant les requins du journalisme ou pour libérer la fine fleur de sa sensibilité devant les femmes.
Pour approfondir et saisir au mieux tous les codes de ce roman, je vous invite à vous tourner au profil de cet ouvrage, qui constitua il y a quelques temps une oeuvre phare dans l'enseignement secondaire. Je dirais juste que Bel-Ami est une pièce maîtresse dans la bibliographie de Maupassant, et un chef d'oeuvre d'intelligence où l'écriture devient parfum de sentiments. On a la très nette sensation que ce Paris du XIXe siècle, celui à la fois des affaires et des mondanités, vibre au gré des pages. On imagine fort bien toutes ces garçonnières vaudevilliennes, ces rues habitées par les hommes en haut de forme ou chapeaux de canotiers, ces femmes avec leurs ombrelles, ravissantes dans leurs corsets dentelés... Ces soirées de bourgeois où chacun se pavane, entre deux verres de vin... La magie Maupassant, c'est aussi cela : son aptitude reconnue pour ses descriptions magiques, sa narration intemporelle et son incroyable capacité de maître-écrivain à faire ressentir des émotions.

vendredi 25 septembre 2009

Jane Eyre de Charlotte Brontë - critique -

Jane Eyre, une orpheline de dix ans, est recueillie par sa méchante tante dans le luxueux domaine de Gateshead. Mal-aimée, elle vit une enfance douloureuse faite de maltraitance, pour ensuite être envoyée dans un pensionnat de jeunes filles, le pensionnat de Lowood. Mais la vie y est aussi rude... Dix ans plus tard, Jane grandit. Ayant suivi un enseignement cultivé, elle est appelée comme gouvernante pour instruire Adèle, fille d'un riche propriétaire du comté, Mr Rochester. Jane s'engage alors vers une nouvelle vie, qui scellera à tout jamais son destin...
Il ne pouvait pas être concevable d'avoir lu le chef d'oeuvre Wuthering heights de Emily Brontë et ne pas lire ensuite Jane Eyre de sa soeur aînée. Car à l'image de sa cadette, Charlotte possède aussi un talent indéniable pour ce qui est de raconter une histoire et de décrire des sentiments. Le raffinement de sa plume, les épithètes élégantes, la musicalité des phrases, la cohérence du récit, la passion qui animent les personnages, la poésie qui transpire chaque ligne font de Jane Eyre un chef d'oeuvre absolu, doublé d'une histoire d'amour éblouissante. Mais commençons par le commencement. Ce qu'il convient de remarquer avant de s'atteler à une très brève analyse du récit, c'est que le roman est raconté du point de vue interne, à la première personne par Jane Eyre elle-même. Bien que l'histoire soit totalement fictive, on sent à travers cette femme l'ombre de Charlotte Brontë planer. Les similitudes entre la physionomie du personnage et le nom de certains lieux sont la preuve indiscutable que Charlotte essaya à travers son roman de rendre réel la fiction et de surpasser au-delà son talent d'écrivaine accomplie. Par exemple, Mary, Diana et St John Rivers ne sont en fait qu'une allusion à ses deux soeurs Emily et Anne, ainsi que son petit frère Branwell (qui avait un penchant pour l'alcool tout comme la geôlière Grace Poole). Autant d'échos et d'analogies qui se réverbèrent, faisant de Jane Eyre une possible autobiographie. Jane Eyre EST Charlotte, un personnage qui possédait un exceptionnel respect pour elle-même, une femme d'une grande noblesse d'âme pour qui la liberté féminine avait force de loi.
Jane Eyre dépasse de loin toutes nos attentes au démarrage de la lecture. Dès l'incipit, on se prend d'amitié pour cette petite Cosette anglo-saxonne maltraitée par sa tante. L'une des scènes phares du livre où la petite Jane est enfermée dans la chambre mortuaire de son défunt oncle est un sommet de climat anxiogène, si pesante et effrayante que Jane tombe "dans une sorte de syncope qui termina dans l'inconscience". L'écriture de Charlotte peut être aussi bien emprunte d'une riche et exceptionnelle poésie que de l'horreur la plus vraie. Ce qu'on aime dans le personnage de Jane Eyre, c'est sa droiture, son point de vue sur les mentalités, les moeurs, sa stricte displine. Pour elle, la richesse est superflue, et est un appât dont on doit se méfier : et pour passer par le bonheur et la passion, il faut vivre un durable calvaire qui débouchera sur la félicité. Du malheur naît le bonheur. Nous devons marcher sur des braises, nous emprunter de leurs brûlures et de leurs douleurs, comme pour ensuite être digne d'accéder au calme après la tempête. Chaque passage dans un lieu inconnu représente une écharde dans la main de Jane. Elle gravit le volcan de l'Enfer, entre une tante tyrannique, un directeur de pensionnat haineux et les tours que lui jouent son destin dans le domaine de Mr. Rochester. Sa vie, c'est un grand tour de montagnes russes où chaque boucle donne le vertige, où chaque impulsion avant une vrille provoque des débordements intérieurs incontrôlables. Heureusement, le tempérament et la niac de Jane lui font surmonter toutes ces épreuves. Presque surpuissante, elle sait déjà, enfant, ce qu'elle vaut et n'a pas besoin que Mr. Brocklehurst vienne lui citer la Bible et le passage sur le sort qu'on réserve aux mauvais enfants. Elle réussit donc à vivre dans son monde et semble s'être deja inculquée une certaine notion du bien et du mal.
Le roman est indéniablement emprunt d'une poésie très spleenienne, baignant dans un registre raffiné où la sensibilité de l'écriture, à fleur de peau, se noie dans l'empathie. Ce qu'on lit, on le ressent. Chaque détail a son importance : du tombé d'une feuille morte au rayon du soleil venant transpercer à coups d'épées la rosée du matin. On se représente très bien les personnages, Charlotte n'étant pas avare en descriptions. On aime se perdre dans les couloirs sombres du château, dans les plaines sauvages balayées par le vent des landes, dans les ciels marbrés de nuages blancs et gris. On s'étonne même d'avoir à faire à un simple livre et non pas à un film. La visualité est quasi cinématographique. Dans Jane Eyre, on touche, on sent, on voit, on goûte et on entend, un cocktail explosif des sens qui détonnera aux yeux du lecteur comme le moyen de se fondre dans un univers parallèle.
Mais noir et gothique, le roman l'est assurément aussi, noirceur qui est comme la marque de fabrique de la famille Brontë. Une mère qu'elle n'a jamais connu, un éditeur qui refusera toute sa vie de publier son roman The profesor, un petit frère qui sombre vite dans l'alcool, Charlotte traverse quelques dures épreuves de la vie et se décharge complètement dans sa fiction thérapeutique. Ses nombreuses sources d'inspiration démontrent sa grande culture générale : Bible, gazettes de sa région (dont l'article qui lui servit de point de départ à l'intrigue Rochester)... Et elle fait même figure de l'apprentissage de la langue française par le biais d'Adèle et de l'un des professeurs de Lowood, Mme Pierrot. Il est intéressant de voir comment une anglaise en 1847 se représente la France et les français, et le tableau qu'elle en peint n'est pas très flatteur. Paris est vu comme une ville libertine qui a conduit la Varens à l'adultère, Adèle (née en France) parait parfois très matérialiste lorsqu'elle exige de son père de lui ramener des cadeaux lors de ses voyages, et superficielle lorsqu'elle souhaite s'engager dans la même voie que sa mère (danser en tutu) plutôt que de s'étaler sur des problèmes mathématiques. La noirceur dans le roman atteint donc différents degrés : elle est moindre quand il s'agit pour Jane Eyre de simplement constater le monde qui l'entoure comme les aristorates qui viennent séjourner à Thornfield Hall (on rejoint les mêmes idées qu'Anne dans Agnès Grey), et plus prononcé lors des vagabondages solitaires de la pauvre Jane dans les landes après avoir quitté la propriété, un suicide de l'âme qui entraînera des conséquences irrémédiables.
Pour conclure sur cette analyse très succinte qui résume à mes yeux l'essentiel pour donner envie de lire ce roman, nous dirons que Jane Eyre est une véritable expérience sensorielle. Sa réputation d'être catégorisé comme l'un des plus beaux romans que l'Angleterre ait connu n'a rien d'exagérer. Flaubert disait même en définissant la joie que peut nous procurer la lecture d'un livre : "On ne songe à rien (...) les heures passent. On se promène immobile dans les pays que l'on croit voir, et votre pensée, s'enlaçant à la fiction, se forme dans les détails ou poursuit le contour des aventures. Elle se mêle aux personnages". On se sent "palpiter sous leurs costumes". Plus romantique et naturaliste qu'Emily, Charlotte n'en conserve pas moins une certaine austérité, une sobriété qui colle à la peau de son personnage, se faisant l'avocate de la morale, de la défense envers les laissés pour compte et de la bienséance au service de la justice divine. Bien que l'on soupçonnerait un côté ésotérique de par l'influence de la religion chez le personnage et l'écrivaine, Jane Eyre n'en reste pas moins une perle littéraire de cette ère victorienne anglaise qui permet à la fois de se plonger dans une histoire féministe et dans le passé aventureux de Charlotte ; un passé où les passions de l'âme n'ont jamais été aussi bien retransmises sur feuille grâce à la pensée. Et c'est en cela que l'on se rend compte que l'écriture est l'une des plus belles inventions que l'Homme ait inventé... et que la Femme ait si bien véhiculé.

mardi 22 septembre 2009

Agnès Grey de Anne Brontë - critique -

Agnès Grey vit modestement sa vie avec sa soeur Mary et ses parents dans un presbytère au Nord de l'Angleterre. Son père, dont les dettes ne cessent de s'accumuler, est contraint de demander à l'ainée de peindre des aquarelles pour ensuite les vendre sur le marché. Agnès, encore toute ignorante du monde extérieur, se propose alors de devenir gouvernante. Car ainsi, la maigre pension dont elle en sous-tirera lui permettra de contribuer à l'apport financier de la famille. Commence alors la vraie vie d'Agnès Grey, entre désillusions totales et relations hiérarchiques lancinantes...
C'est non sans regret que je me suis penché sur le livre d'Anne Brontë après les chefs d'oeuvres de ses soeurs Emily et Charlotte. Non pas que son écriture soit pénible ou grossière, loin de là, le talent littéraire étant définitivement héréditaire chez les soeurs Brontë ; mais que le roman Agnès Grey paraît bien fade en comparaison du torturé Wuthering Heights et du sublissime Jane Eyre (dont la critique ne manquera pas de paraître). Sans doute cela est-il à mettre sur le compte de son jeune âge (elle était la benjamine de la famille) et de facto, de son manque d'expérience. Alors qu'on pouvait s'amuser à remarquer de nombreuses similitudes entre le vécu de Charlotte Brontë et celui qu'elle a bien voulu accordé à son personnage Jane Eyre, le rapprochement entre Anne et Agnès est ici plus flagrant. Elle aura beau faire le choix de ne mentionner aucun nom de lieux dans son roman que le lecteur ne sera pas dupe qu'Agnès Grey est une semi-autobiographie de sa vie et de son expérience en tant que gouvernante.
Agnès Grey est en quelque sorte une sorte de mélange si je puis dire entre Wuthering heights et Jane Eyre. Agnès Grey, si l'on exclut ses parents, possède un entourage des plus déprimants. La citation de Sartre qui dit que "L'enfer, c'est les autres" prend ici toute son envergure. Pauvre petite fille d'à peine vingt ans d'une écoeurante naïveté, Agnès Grey est dévastée par le comportement terrifiant et parfois très inquiétant des enfants dont elle doit faire l'enseignement. D'abord, elle s'exile chez la famille Bloomfield. Apparaissant toute confiante pour son avenir en tant que personne à inculquer les bonnes valeurs, les enfants pourtant si petits ne manquent pas un seul instant de la faire revenir sur terre en la malmenant considérablement. Tom, sept ans, et Mary Ann, d'un an sa cadette, sont le reflet d'une enfance sans innocence. Bien que se rendant compte d'être les instigateurs du calvaire épouvantable qu'ils font vivre à une adulte, ils sont déjà conscients que la vie est faite de statuts sociaux et que grâce à ces relations hiérarchiques, le pouvoir naît et vit à l'intérieur de ceux dont la bourse excéde celle des autres. Cet affront est d'autant plus accru et intolérable pour Agnès que les parents eux-mêmes n'incarnent pas l'exemple qu'ils devraient donner à leurs enfants. Ainsi, si le petit Tom aime à torturer, découper et réduire en purée de pauvres oisillons sans défense, c'est parce que son père Mr. Bloomfield ne lui a inculqué aucune notion du bien et du mal et que pire, il l'incite même à exercer ce genre d'activité... Le comportement de Mary Ann ne tient pas non plus de la distinction d'une future grande dame : elle prend la pose d'une "bûche" en pleine classe et si Agnès avait le malheur de la réprimander, elle se mettrait à "pousser des cris suraigus" qui amèneraient sa mère à blâmer la gouvernante plutôt que sa propre fille. Agnès est donc un jouet en proie aux quolibets des autres, impuissante face à l'attitude laxiste des parents, à l'attitude monstrueuse de ses élèves, et les lignes de son journal traduisent bien sa détresse misérable et les bastos psychologiques qu'on lui inflige quotidiennement. Son écriture fait en cela de ce qu'il y a de plus formidable à lire et à ressentir.
Agnès continue ensuite son aventure en s'installant chez les Murray. Là encore, Anne Brontë montre très pertinemment que dans les familles bourgeoises, l'argent qui coule à flot et l'orgueil qui en émane détruisent et annihilent tous les préceptes moraux. Son éducation se concentrera principalement sur les deux filles, Matilda et Rosalie. Malgré les vaines tentatives d'Agnès de vouloir transmettre une fois de plus son enseignement, les deux filles se révèleront d'une méchanceté hallucinante. En particulier Rosalie, qui ne manque jamais une occasion d'étaler sa bonne condition sociale en pleine face de sa gouvernante. D'un narcissime infini, elle aime et s'aime, jouant avec les hommes qui ne sont pas insensibles à ses charmes. Elle se sert d'Agnès comme d'un véritable bouche-trou, demandant de sa compagnie comme bon lui semble, en particulier lorsqu'elle ressent ce besoin presque vital d'écraser son interlocutrice par la richesse de son rang. On est bien loin de la relation priviligiée que témoignait Adèle avec Jane dans le roman éponyme ! Cette tendance que déploie donc Anne Brontë à stigmatiser les relations comme infructueuses entre élève et gouvernante sont la preuve que ce "Je t'aime moi non plus" n'était uniquement alimenté que par le statut social des gens. En conséquence, Agnès, fille d'un pauvre pasteur, devrait au contraire être honorée de la présence de Rosalie à ses côtés qui daigne lui témoigner un quelconque intérêt. Ce qui est un comble : tendre le bâton pour se faire battre ! Mais le véritable danger, Anne Brontë l'écrit fort bien : "Les personnes dont nous avons constamment les actions sous les yeux et les discours dans les oreilles nous amènent lentement (...) à agir et parler comme eux". Alors, ne verrait-on pas chez Anne Brontë plus que chez ses autres soeurs, un personnage davantage philosophe que littéraire ?
Mais malgré tout ce tohu-bohu indescriptible fait de coups de poignards dans le dos et d'incessantes humiliations, nous ne pouvons pas ne pas être révolté contre le personnage d'Agnès Grey. A plusieurs reprises, pour ne pas dire tout le temps, Agnès se montre faible de sa personne. Elle ne se révolte jamais face à l'adversité, ne fait jamais étalage de ses sentiments en public et pleure comme une pauvresse dans son lit. Son austérité, à la limite du glaçon, frappe le lecteur car n'importe qui, qui aurait vécu un tiers des affreuses brimades dont elle fut le fruit chaque jour, aurait appelé aux armes ! Agnès se fait cracher dessus, se fait écraser dans la voiture qui les mène à l'église, se fait distancer par ses élèves sur le chemin du retour et mène une bataille psychologique épuisante contre ses adversaires sans pour autant dégainer son sabre. Bien que la vertu récompense toujours les opprimés, et qu'au final Agnès parvient à trouver le bonheur (une fin de roman digne des soeurs Brontë dont la lumière balaie au final toujours l'obscurité), le lecteur se sent énervé, agacé, remonté devant l'interiorisation du personnage. Ce petit bout de femme qui partie telle une bouture de chez elle revient au final comme une fleur rabougrie par les circonstances, et dégoûtée de ce que la conscience humaine peut avoir de plus misérable et injuste à offrir. Elle ne pardonne pas par exemple que Dieu ait choisi d'attribuer la beauté physique chez Rosalie car celle-ci n'en fait pas bon usage (plutôt osé de la part de l'écrivaine d'imputer un caractère hérétique à son personnage dans une époque où le catholicisme était la matrice de la société).
Pour résumé, Agnès Grey est une peinture sans concession sur le monde de la bourgeoisie et sur la condition sociale des gouvernantes au XIXeme siècle en Angleterre. Malheureusement plombée par des séquences de dialogues inutiles et de longueurs parfois rébarbatives, cette oeuvre d'Anne est plus à voir comme un traité philosophique chapitré sur les valeurs morales qu'un roman fictif à l'instar de ses soeurs. D'autant plus qu'on y voit constamment des allusions à l'expérience personnelle de celle-ci, de l'image iconique qu'elle attribue au pasteur Weston (une profession exercée par son père) aux émotions que produisent les grèves, les étendues de sable et "cet océan qui s'étend entre des montagnes écorchées". Car sachons-le, Anne était friande de ces balades, et elle n'aurait pas pu avant sa mort se rendre une dernière fois à la mer. Avec Agnès Grey, c'est chose faite. Elle romantise à tout jamais son univers émotionnel grâce au couple Agnès/Weston qui se tiennent "l'un près de l'autre à regarder la splendeur du soleil couchant se refléter sur le monde aquatique". Quelle belle épitaphe... !

lundi 31 août 2009

Notre coeur de Maupassant - critique -

Dans le Paris de la fin du XIXe siècle, André Mariolle, un aristocrate qui gagne sa vie sans travailler, fait la rencontre de Madame de Burne, une bourgeoise. D'abord insensible à ses charmes, il se prendra d'amour pour elle, d'un amour barbare qui le consumera petit à petit.
Voilà que s'achève en cette fin d'été 2009 le marathon Maupassant avec Notre coeur, son sixième et ultime ouvrage. Notre coeur, ou son testament pour ainsi dire, où Maupassant décrit pour la dernière fois la Haute société mondaine parisienne avec une fois de plus une analyse psychologique des plus tortueuses. Maupassant souffrait à cette époque de la syphilis et d'une forme de paranoïa aiguë, les antécédents familiaux n'arrangeant rien à l'affaire (une mère dépressive et un frère mort fou). Son état mental se dégrade et après une tentative de suicide, il sera enfermé dans une clinique dans le quartier de Passy à Paris en 1892. Notre coeur peut donc apparaître comme le roman d'un illuminé pour qui la folie le rongeait chaque jour de plus en plus. Mais là où la qualité d'écriture aurait pu être grandement altérée, force est d'admettre qu'elle se révèle être tout le contraire. J'irai même plus loin en affirmant que sans sa dépression, l'ouvrage n'aurait pas conservé autant de sa verve. Notre coeur forme ainsi avec Fort comme la mort un diptyque déguisé en une déclaration abusée sur l'amour, ce sentiment qui nuit à l'Homme et qui le voue à la solitude.
Avec Notre coeur, pour la première fois, c'est la femme qui a le pouvoir, associée ici à une constante faiblesse. Maupassant apparaît alors en total misogyne qui critique la femme comme un monstre qui use de ses charmes pour mieux faire tomber les hommes et qui "dompte les amoureux comme le chasseur poursuit le gibier". Cette femme, c'est Madame de Burne (le côté satirique du nom est bien mis en avant). Elle est "fière de son charme", "amoureuse de sa beauté irrégulière", "sûre de la finesse de sa pensée"... En d'autres termes : narcissique et prétentieuse. Il l'a dépeint au début comme un ange de grâce pour ensuite la révéler comme une mante religieuse de disgrâce. Sous prétexte qu'elle aurait vécu un premier mariage complètement raté (un mari violent et odieux), elle adopte désormais une vie plus libre, presque volage, jouant ainsi des hommes aux besoins de son quotidien, nécessitant de sa petite cour de prétendants pour se sentir bien être. En bref, Madame de Burne incarne une Emma Bovary des temps modernes (ultime hommage de l'auteur à son ami Flaubert) chassant-croisant ses relations amoureuses et se parfumant comme une cocotte.
La victime se nomme André Mariolle, pour qui la séduction théâtrale de Madame de Burne lui fut au départ indifférent. Puis, c'est l'amour sauvage. Comme Jeanne avec Julien, Christiane avec Paul, Anne avec Olivier, Madame de Marelle avec Georges, l'amour est une odieuse tromperie qui émeut au début, s'effrite au milieu, et se dégrade vers la fin, pour n'en plus rien rester. Le livre lui-même est une gradation en même temps qu'une descente aux enfers d'André. Son amour est partagé puis sonne l'heure des retardements aux rendez-vous puis au final, l'amour devient à sens unique. C'est un fait pour Maupassant : "L'amour ne devient plus qu'une légende, faite pour être chantée en vers ou contée en des romans trompeurs".
Car Notre coeur est avant tout aussi un adieu aux femmes de sa vie, dont il a été victime, dont il n'a sans doute jamais compris ou saisi leurs véritables essences, qui l'ont tourmenté, qui ont sans doute été en partie responsables de sa maladie et qui sont "toutes des ratées, des délicieuses ratées". Car Madame de Burne est somme toute bien cruelle face à son amant. Elle le charme pour mieux se faire-valoir, puis se sert de lui comme on se sert d'une fourchette pour manger, puis le laisse tomber. Enfin, elle le repêche pour se prouver à elle-même qu'elle peut être indispensable dans son coeur. Maupassant est donc très inquiet et extrêmement pessimiste quant au dénouement heureux d'un amour mutuel, et n'est pas le partisan hagard qui croit en la tendresse infinie entre l'homme et la femme. Ils constituent deux sexes qui s'emboîtent anatomiquement, certes, mais qui resteront à tout jamais pour lui deux êtres totalement différents qui ne se comprendront jamais vraiment. Le dénouement d'ailleurs n'aboutit à aucune fin concrète, laissant le dramatique prendre le pas, et le schéma se répétant inlassablement, André devient à son tour Madame de Burne.
Néanmoins, et c'est ce qui fait toute l'oeuvre unique de Maupassant, son grand génie à avoir su si bien dire les choses avec les mots qu'il fallait, on ne peut s'empêcher de garder une note d'espoir à chacune de ses fins de roman. Un espoir, caché, enfoui au plus profond de nous, qui refuse de se déclarer perdant, de s'adonner à ce pessimisme, et qui donne envie d'en tirer des leçons sans avoir connu au préalable son expérience à lui. Maupassant est finalement un homme qui a très bien compris son époque, et qui en a été tellement la victime qu'il en est tout simplement mort. Mort de dégoût envers cette société aristocratique arriviste qui vit dans le paraître (il fait tomber les barrières sociales entre André et Elisabeth sur fond de tableau Watteaunien), mort de lassitude pour avoir aimer des femmes qui n'ont su donner que leurs corps, et mort peut-être pour s'être trompé d'époque.
Assurément, Maupassant constitue l'un des plus talentueux et fantastiques écrivains du XIXe siècle, dont la langue française, si riche, si vivante et si infiniment poétique, n'avait plus de secret pour lui.

lundi 24 août 2009

Mont-Oriol de Maupassant - critique -

Christiane Andermatt et son mari William vont se faire une cure à Enval, dans le Splendid Hôtel, un centre d'eaux thermales. Ils sont rejoints par le frère de celle-ci, Gontran, puis Paul, l'ami de ce dernier. Délaissée par son mari, trop occupé à ses projets financiers, Christiane s'éprend de Paul...
Mont-Oriol est le troisième roman sur les six à voir le jour, en 1887. Ce sera l'unique fois chez Maupassant où l'intrigue amoureuse est ici combinée à une intrigue financière. Le résultat est, à mon grand dam, mi-figue mi-raisin. Jamais un roman de Maupassant, bien qu'il ne constitue qu'une mineure partie dans sa bibliographie (Maupassant étant davantage un auteur à contes et nouvelles), ne m'aura déçu. On sent bien dans Mont-Oriol la satire du milieu médical (le rapprochement Oriol-Guignol peut d'ailleurs prêter à sourire) comme principale roue motrice de ces péripéties : la volonté d'Andermatt de fonder son petit empire par la création d'une cure thermale, sans oublier le thème des coeurs brisés, cher à l'auteur.
L'amour chez Maupassant, ce n'est plus un secret, ne connaît pas de fin heureuse. Christiane, démente, se transforme ici en une vraie loque, aimant follement son ancien amant qui l'a délaissé par lassitude. Chaque femme se différencie selon leur expérience : Charlotte tombera dans le panneau, Louise restera sur ses gardes. Et quant à Mme Honorat, "cette grosse femme", sa vie est déjà toute tracée. A contrario, la gente masculine est une seule et même personne : peinte comme une gente calculatrice, qui rôde comme des vautours autour des femmes dans le seul but qu'elles leur apportent un intérêt financier (dot, héritage des terres...). Seulement, dépeindre l'homme en brigand sentimental est facile à faire, et le fait que Maupassant est choisi cette facilité-là pour victimiser les femmes peut nous surprendre. Nous étions habitués à bien plus de subtilité de sa part (quoique qu'avec Bel-Ami nous avions la définition même de l'arriviste). Le constat peut sembler donc méchant pour nous les hommes : le mâle manipule, est joueur et ne se soucie guère des états d'âmes de ses maîtresses.
Ensuite, Mont-Oriol, c'est bien évidemment le besoin qu'à l'homme de toujours rêver plus grand, plus loin, toujours plus. Andermatt (vilaine caricature du juif, Maupassant antisémite ?) part sur l'idée d'un geyser pour construire une cure thermale. Il se sert de son intelligence, en bon homme d'affaire mondain parisien qui se respecte et qui est habitué à se jouer des manigances de ces adversaires, pour profiter de la crédulité de ces paysans auvergnats. Encore une fois, la caricature est facile : le paysan est un ignorant des affaires et le mondain reste le tout-puissant des bourses. La raison du plus fort est toujours la meilleure... on sentirait presque un Maupassant snob et hautain qui toise les campagnards, forcément à la ramasse. Mont-Oriol, c'est justement cela : plein de petits tableaux à l'intérieur d'autres tableaux, une sorte d'une multiple mise en abîme où les perspectives d'acquérir du pouvoir par n'importe quel moyen ne sont pas très jolies à voir.
Au final, Mont-Oriol me paraît être le moins bien des Maupassant. On sent toujours le brio de sa plume, sa faculté à toujours décrire les petites nuances qui traversent chaque situation et en cela, l'omniscience fait des miracles. Les envolées nocturnes entre Paul et Christiane sont un sommet de romantisme ! Mais il manque un je-ne-sais-quoi qui empêche l'oeuvre d'être au-dessus des autres : une fin où l'on reste sur sa fin, la peinture d'un XIXe siècle capitaliste qui n'évite pas la caricature. Mont-Oriol paraît donc plus comme une chronique, un témoignage de l'époque sur les spéculations boursières et la déshydratation de l'homme par l'argent, plutôt que comme une fiction pure et simple, où le destin des personnages ne font plus qu'un avec l'histoire.

vendredi 14 août 2009

Les Hauts de Hurle-Vent de Emily Brontë - critique -

Milieu du XVIIIe siècle. Mr. Earnshaw ramène de la ville un jeune bohémien sous son manteau, miséreux et abandonné. Dès lors, la malheur s'abat sur la propriété de Hurle-Vent. Hindley, le fils, le haït comme personne et Catherine, la fille, entretient avec Heathcliff une relation amoureuse. Les générations passent et Heathcliff n'oublie pas la vengeance qu'il prépare, quitte à tout détruire sur son passage : l'espoir et l'humanité.
Critiquer et analyser une oeuvre phare de la littérature anglo-saxonne qu'est Wuthering Heights peut sembler ridicule en quelques lignes, tellement l'histoire et ses personnages méritent une attention toute particulière, qu'il conviendrait d'en faire un bouquin...
On sent dès les premières lignes qu'on a devant soi de la haute littérature et que les Hauts de Hurle-Vent est un véritable classique. La plume d'Emily est fine, gracieuse, élégante, précieuse et sa façon de raconter les tourments de cette famille est unique en son genre. Elle rapporte les faits à travers Hélène Dean, la domestique qui a tout vu, qui les rapporte elle-même à Mr. Lockwood, le nouveau locataire de la Grange, annexe de Hurle-Vent. Le récit est majoritairement pessimiste et donne envie de se révolter tout en nous indignant : certains personnages sont infectes, dépourvus d'humanité, d'une noirceur d'âme qui les enténèbrent complètement. C'est la raison pour laquelle Brontë ne décrit que très rarement les lieux et encore moins les tenues vestimentaires de ses personnages. Elle veut laisser supposer qu'on est capable de le faire à travers son écriture et son aptitude extraordinaire à narrer ce maelström de relations humaines entre gens qui s'aiment et qui ne s'aiment pas. Heathcliff est l'anti-héros, victime dans un premier temps puis bourreau dans l'autre. Il n'a aucune compassion envers les faibles, haït l'Homme et symbolise donc ce loup qui a toujours faim d'égorger et de détruire à Hurle-Vent. Il est noir de salissure, physiquement et moralement ; rôde comme un prédateur sur les terres de Hurle-vent et de la Grange, et parvient pratiquement toujours à ses fins. Si la trame peut sembler classique avec un air de déjà-vu, il ne faut pas oublier que le roman date de la moitié du XIXe siècle et qu'en tant que tel, Brontë déploie une imagination incroyable dans le récit pour ce qui est de dépeindre les natures humaines, et les noirs desseins qui nous habitent tous et qui habitaient sûrement son entourage à l'époque. Alors, Emily Brontë : précurseur du roman noir ou du drame psychologique ?
Tous les agneaux qui gravitent autour de Heathcliff sont les autres. Ces autres qui l'ont poussé à devenir ce qu'il est, ce qui n'est pas pour autant légitime de le victimiser. Catherine Earnshaw, qui l'aime passionnément, ne peut se rabaisser à l'épouser vu sa condition sociale et préfère donc vivre sa vie auprès de la famille aristocratique Linton. Encore un coup de poignard dans le coeur de Heathcliff. Sa vengeance n'a aucune limite temporelle. Elle est si démesurément grande, si intense de pouvoir qu'il n'en étanchera sa soif que lorsqu'il sera parvenu à ses fins, maudissant toutes les générations futures et troquant ainsi son âme au diable. Ce qui choque, ce n'est pas tant les actes condamnables de Heathcliff, mais la volonté de l'écrivain d'avoir eu sur près de 400 pages à instaurer une ambiance qui pèse et qui gène. Notre empathie est mise à rude épreuve quand il s'agit de ressentir le malheur de Catherine Earnshaw face au dilemme qui lui a rongé toute son existence ; le malheur de Hindley d'avoir perdu sa femme en accouchant ; le malheur d'Edgar d'être un témoin impuissant quand il réalise que sa fille souhaite renouer le lien familial en donnant de sa compagnie à son cousin Linton, soit le fils de Heathcliff ; le malheur de Linton Heathcliff qui est malade et qui souffre de voir se décomposer sa moralité... Une multitude de malheurs qui rend une lecture difficile, qui n'abrège aucun détour, et qui a ce besoin indispensable d'être suivi avec concentration pour ne pas perdre le fil.
En cela, Les Hauts de Hurle-Vent n'est clairement pas un conte de fées. La noirceur des lieux, du ciel, des personnages font malgré tout du roman un hymne à l'optimisme. Car tout ce qui est raconté fait prendre conscience au lecteur du don qui nous habite tous : celui de croire qu'il existe dans l'homme ce qu'il a de plus bon et de généreux en lui. Mais qu'ici, l'homme peut se révéler naturellement mauvais, naturellement envieux, jaloux et naturellement destructeur. Ce qui est un contrepoint aux idées de Rousseau quand on voit que le cadre se passe dans les landes du Yorkshire, en pleine campagne, et non dans le tumulte incessant de la ville!
A mon sens, le livre est inadaptable au cinéma sur bien des points. Tout d'abord parce qu'il arbore vigoureusement les sentiers de l'âme humaine, de ses possibles perditions et qu'on ne peut pas mettre sur pellicule des sentiments que l'on ne peut ressentir que par écrit. Ensuite, parce que chacun se construit son propre Hurle-Vent, cette demeure lugubre et maudite, sans verdure et dénuée de toute vie (il est d'ailleurs intéressant de constater la situation géographique de celle-ci, qui trône sur les collines comme l'olympe des Dieux, pointant et jugeant du doigt les actes de l'homme. Ou dans le cas contraire, comme la maison du diable incarnée par Heathcliff, gardée par le chien cerbère à trois têtes Linton-Joseph-Hareton et le styx qui sépare Hurle-Vent de la Grange). Et puis, tout simplement parce que Monsieur Lockwood, c'est nous. Nous sommes le spectateur dès lors que le rideau rouge se lève, nous sommes l'hôte de Mrs. Dean. Le roman est donc très intime car nous sommes les témoins privilégiés d'une histoire de famille qui a tourné au désastre.
Pour conclure, les Hauts de Hurle-Vent est un roman extrême dans la violence des sentiments, la difficulté de s'épanouir et de croire au bonheur. Emily Brontë a signé là son seul roman hélas mais qui ne fait ainsi que renforcer sa légendaire écriture et son aptitude peu commune à avoir créer une pléthore de personnages cultes. Certes, on suffoque pendant tout le long de notre lecture ; mais notre esprit n'en ressort que plus aéré aux toutes dernière lignes, comme si nous sentions enfin le vent de Hurle-Vent caresser et balayer notre âme et conscience.

vendredi 7 août 2009

Fort comme la mort de Maupassant - critique -

C'est l'histoire du peintre Olivier Bertin qui projette son obsession du déclin, qui tente de se libérer de l'angoisse qui saisit tout créateur lorsque s'approche l'heure du bilan ; l'histoire d'un homme qui retrouve la jeunesse perdue de sa maîtresse dans la fille de cette dernière. C'est une peinture qui analyse les mécanismes et les rites de ce monde du faux-semblant, de l'ennui et de la stérilité du coeur que l'on appelle le grand monde.
Fort comme la mort est le cinquième roman de Guy de Maupassant publié en 1889. Il est un roman qui analyse les affres de l'amour, les blessures du coeur, ce besoin de l'homme d'aimer et d'être aimé dans ce qu'il y a de plus pessimiste et irréversible. Chaque page dépeint une souffrance, celle qu'on exprime en solitaire et qui gangrène notre âme en silence. Celle qui est indicible, ineffable, qui attaque notre conscience comme des coups de marteaux et qui ainsi nous plonge irrémédiablement dans la tourmente avec un aller simple. Olivier Bertin et Mme de Guilleroy incarnent les deux amants de cette histoire. Leur relation, qui ne peut-être concrétiser dans une époque régie par des conventions et qui n'accepte nullement l'adultère, est platonique : il est basé sur le souffle d'une respiration, du regard intense via des "gouttes d'encre dans les yeux", de l'effleurement de mains, d'une ambiance de peintre qui épouse sexuellement celle d'une aristocrate... Les mots choisis, les phrases construites, les sentiments que l'on éprouve à la lecture des lignes paraissent si réels qu'ils relèveraient du vécu de l'auteur. Les déchirements que peut provoquer l'amour et cet afflux sanguin perpétuel permettant à l'homme de passer du stade de celui qui contrôle ses émotions à celui qui en devient soumis tendent à démontrer l'esclavage de l'homme par ses propres passions. Le point de vue omniscient adopté par Maupassant permet comme toujours de rentrer dans l'intime, prenant connaissance de toutes les pensées qui traversent les personnages pour mieux les distinguer et alimenter notre empathie à leurs égards. Les thèmes de la solitude et du vieillissement peuvent se voir commes les propres peurs de l'écrivain, qui tentent sans doute par tous les moyens de les exorciser pour mieux s'en déposséder. Il n'est pas anodin que le roman fut publié trois ans avant son internement dans un hôpital psychiatrique à Paris. La folie le gagnait petit à petit, et ironie du sort, cela donne encore plus de pathos et d'émotion à l'histoire. C'est pourquoi il faut pouvoir prendre du recul avec sa narration car les litanies d'Olivier et Mme de Guilleroy bouleversent littéralement. Rien que la scène finale donne le frisson dans ce grand désespoir, dans ce néant qui gagne les coeurs rongés jusqu'à un noir ténébreux, où l'on se morfond devant la cruauté des destins et cette folie qui nous éventre l'esprit face à l'adversité. Mme de Guilleroy se consume symboliquement devant cette cheminée qui embrase les lettres de son amant qu'elle a jeté à sa demande, laissant ainsi paraître des gouttes de sang qui "semblaient sortir du coeur même des lettres comme d'une blessure". Maupassant a le chic pour malmener ses personnages. A croire qu'il n'y a qu'en plongeant tout droit dans le fatalisme qu'on en tire des leçons sur nous-même. Olivier qui a toujours aimé Mme de Guilleroy, cocufiant sans doute son mari, voit en la fille de la comtesse celle qu'elle fut dans sa jeunesse. Ce trouble de voir côte à côte sa maîtresse de longue date en pleine automne de l'âge avec sa fille Annette dans le printemps de la vie sème la discorde dans son coeur. D'un côté, il voit cette femme mûre, qui vieillit comme tout le monde, et de l'autre, il la voit telle qu'il l'a connu à ses débuts. Ce dédoublement de chair lui fait naître à son insu des sentiments qu'il ne voyait pas arriver et dont il fera hélas les frais dans la seconde partie du roman. D'ailleurs, on peut voir dans la ressemblance des prénoms de la mère et de sa fille, Anne et Annette, la réincarnation de l'une (obsédée à l'idée de vieillir et de ne plus plaire dans une société mondaine où les apparences sont maîtres avant tout) dans le corps de l'autre, comme pour prolonger sous une nouvelle identité son amour envers Olivier.
Fort comme la mort privilégie donc avant tout la description des sentiments au détriment des dialogues et des éléments perturbateurs qui font l'apanage des romans d'action. Le rythme est lent, douloureux et très pesant mais c'est ce côté mélodramatique qui fait son charme. Cette peinture (au sens propre comme au figuré !) de cet amour qui ne peut être réciproque en découle une détresse morale qui aboutira à l'anéantissement du héros. Réussir à survivre en ne répondant pas à l'appel de son coeur peut sembler impossible à faire. Toutefois, la seule note positive du roman peut résider dans son titre. En effet, si Maupassant avait vraiment voulu être pessimiste en écrasant l'homme du poids de toute sa mort, il aurait mis une majuscule au nom commun. Or, c'est ici le mot "Fort" qui trône devant son adversaire. A condition de ne pas être servile de ses passions mais d'être maître dans ses choix.

mardi 4 août 2009

La Vierge en bleu de Tracy Chevalier - critique -

Récemment arrivée des Etats-Unis avec son mari, Ella Turner a du mal à trouver sa place dans cette bourgade de province du sud-ouest de la France. S'y sentant seule et indésirable, elle entreprend des recherches sur ses ancêtres protestants qui eurent à fuir les persécutions pendant les guerres de religion au XVIe siècle. Elle est alors loin d'imaginer que cette quête va bouleverser sa vie.
La Vierge en bleu est le premier roman de Tracy Chevalier. Et cela se ressent car son style, qui s'est amélioré de roman en roman, alourdit ici ses phrases si bien qu'on a du mal à se mettre dans le bain. Pour commencer, le fait d'avoir choisi les guerres de religion comme arrière-plan à l'intrigue est un exercice assez périlleux (surtout du point de vue d'une étrangère). Cette période de l'Histoire de France, qui donne bien assez de fil à retordre aux historiens même, oppose ici les calvinistes avec les catholiques. Cela se révèle au final inutile car trop superficiel sur son fond, et surtout bien trop manichéen : le protestantisme apparaît comme une secte (le mari violent et la belle-mère enfermée dans son silence) et le catholicisme comme une religion victimisée (Isabelle qui se fait battre presque comme une martyr, qui est montrée du doigt comme une sorcière et qui est indésirée en raison de ses convictions).
Ce qui pose également problème, c'est le choix involontaire de Chevalier d'avoir voulu tromper son monde en présentant à ses lecteurs la France du XXIe siècle comme chauviniste à mort. Nous, français, ne sommes pas dupes, et voyons dans cette image qu'elle propose une caricature épouvantable qui s'infiltre dans chaque chapitre mettant en scène Ella. Sa difficulté à s'intégrer dans ce village du sud-ouest, à se faire bien voir par les autres, redoublant d'effort pour parler la langue... Bref, le village repousse forcément les étrangers, les regarde forcément du coin de l'oeil, parle forcément dans leur dos : la lecture devient vite agaçante et indigeste (surtout à côté d'une Suisse lumineuse avec des habitants accueillants). Ce qui est fort dommage car on sent nettement l'évolution psychologique et intérieur d'Ella dans sa quête de découvrir son arbre généalogique et la raison de ses inquiétants cauchemars. Chevalier a d'ailleurs davantage concentré son attention sur Ella au détriment d'Isabelle, dite La Rousse, provoquant un déséquilibre entre les chapitres alternant les deux époques. Le parcours d'Ella s'inscrit dans la longueur faisant succéder les jours et les semaines tandis que celui d'Isabelle représente plus un moment-clé de sa vie.
La Vierge en bleu n'est pas un mauvais roman, loin de là. Mais il n'est certainement pas non plus le meilleur de Tracy Chevalier. On sent le brouillon pour ses prochaines péripéties, ses appuis, ses marques. L'histoire est attachante avec une fin spectaculaire et parfaitement écrite et retranscrite ; mais qui ne rattrape malheureusement pas les quelques 300 autres pages. L'accumulation de clichés et ce manque de peps aux aventures de l'héroïne alourdissent considérablement les pages, sans pour autant ôter aux lecteurs son envie de découvrir les intrigues et le fin mot de l'histoire. Ce qui en soit n'est déjà pas si mal !

lundi 27 juillet 2009

La Dame à la Licorne de Tracy Chevalier - critique -

Désireux d'orner les murs de sa nouvelle demeure parisienne, le noble Jean Le Viste commande une série de six tapisseries à Nicolas des Innocents, miniaturiste renommé à la cour du roi de France, Charles VIII. L'artiste accepte et s'éprend de l'une des filles de Jean Le Viste, Claude, qui l'entraînera dans le labyrinthe de relations délicates.
Une plongée dans le Paris du XVe siècle. Tracy Chevalier imagine l'histoire des six célèbres tapisseries de La Dame à la Licorne (exposées au musée national du Moyen-Âge dans le Ve arrondissement de Paris). Ces tapisseries, à l'aura quelque peu magique, dégagent beaucoup de coloris et une sensation de repos en les visionnant. Tout comme le livre d'ailleurs et la manière de Chevalier de créer une fiction comme elle aurait pu être la véritable histoire. Perturbé au départ par le choix de Chevalier d'avoir intégré une kyrielle de narrateurs pour raconter, le lecteur est pris au jeu au bout de quelques pages. Toute l'originalité de l'oeuvre repose en effet dans le fait d'avoir voulu mettre en scène cette romance à travers les yeux de plusieurs personnages qui y jouent un rôle bien précis. Cela nous permet de nous mettre dans leur intimité, leurs pensées que personne d'autre ne peut entendre, et ce n'est avec aucun mal que l'on passe d'un personnage à l'autre. Nous sommes donc parfois amenés à revivre une même scenette mais à travers deux points de vue différents. De plus, chaque personnage a sa propre singularité. C'est décidément un véritable talent chez elle : ce pouvoir qu'elle a de tisser un lien entre ses personnages et nous, nous donnant ainsi presque l'impression de vouloir intervenir dans leurs affaires. Elle illumine une fois de plus, comme une marque de fabrique, son roman par un couple qui s'oppose : la noble Claude et l'artiste Nicolas. Amoureux mais ne pouvant défier le protocole, le roman vire parfois à la tragédie, entre compassion pour les gentils et haine envers les méchants. Les plus jeunes paraissent impuissants face aux plus âgés et ce sera ici l'expérience qui, malheureusement, triomphera. Pour ce qu'il s'agit des tableaux, ils prennent vie devant nos yeux. On suit leurs naissances et leurs évolutions à travers les croquis, les peintures, les tissages de ces derniers. Six tapisseries qui représentent les cinq sens de l'être humain et un sixième sens nommé A mon seul désir. Chaque sens possède son histoire et chaque détail n'est pas en reste. L'imagination de Chevalier n'a pas de limite et c'est d'autant plus troublant que son récit prend une tournure des plus plausibles. On ne pourra pas ne plus penser à cet univers magique qu'elle a su créer en regardant les dites-tapisseries.
Sur fond d'amours contrariés, de jalousies éparses, de trahisons et de scandales, de multiples labeurs et de souffrances, La Dame à la Licorne est une belle tapisserie à elle-même, reconstituant le XVe siècle français avec beaucoup de précision. On sent la documentation derrière qui fut indispensable pour apporter de la véracité et le résultat est là. Toujours déçu par ce que j'appelle dorénavant le syndrome Chevalier (du fait que ses romans soient toujours trop courts), on ferme le livre, la dernière page lue, l'esprit quelque peu éclairé. Autant de soin apporté pour une oeuvre ne peut que nous rendre béat devant un auteur à surveiller de très près.

samedi 25 juillet 2009

Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll - critique -

Alors qu'Alice, une petite fille aristocrate, se faisait faire la lecture par sa grande soeur, elle voit un Lapin Blanc courir très hâtivement. En le suivant, elle finit par déboucher sur un terrier. Elle trébuche, tombe à l'intérieur et la voilà découvrant un nouveau monde, le pays des merveilles, peuplé de personnages tous plus fous les uns que les autres...
De ce que nous pourrions citer Maupassant comme un auteur qui marqua la littérature française du XIXe siècle, nous pourrions citer Lewis Carroll comme un auteur qui marqua l'Angleterre en 1865. Et de ce qui pourrait se comparer à une oeuvre enfantine n'en ai au final pas une du tout. A travers des satires, des distorsions de logiques incessantes et des interrogations métaphysiques, Alice au pays des merveilles est une oeuvre philosophique difficile d'accès et emprunte de folie. Tellement de choses à dire sur cet univers foisonnant que je n'en délivrerai quelques axes principaux.
Très courte, l'oeuvre dégage néanmoins à chaque page un parfum très étrange car elle ne répond à aucune rationalité. Alice satisfait sa curiosité, un vrai défaut ici, en suivant le Lapin Blanc qui semble débouler devant ses yeux comme un attrait de la normalité. D'ailleurs, ce n'est pas le gilet élégant que porte le Lapin qui choque Alice mais le fait qu'il sorte une montre de sa poche pour en vérifier l'heure. Nous percevons donc d'ores et déjà qu'Alice s'apparente à une petite fille qui prendrait ses rêves pour des réalités mais à aucun moment nous ne connaîtrons son âge. D'autant plus qu'à mesure qu'elle s'aventurera dans le pays des merveilles, nous aurons l'impression que ce voyage en quête de son identité la fera grandir en maturité. Car trouble identitaire, l'oeuvre en regorge. C'est Alice, bien sûr, qui se pose des questions sur elle-même. Ses nombreuses interrogations et monologues intérieurs la décrivent comme un personnage aux multiples personnalités qui a tendance à oublier son vrai "soi" au détriment de plusieurs "autres" (le passage où elle boit le flacon pour entrer dans la porte). C'est pourquoi elle ne cesse de grandir et de rapetisser ; et le fait que le Lapin Blanc la prenne pour Marianne lui fera le temps d'un instant comprendre qui elle est véritablement. Alice, c'est aussi une petite fille qui est obsédée par l'image qu'elle reflète aux autres et ne manque jamais une occasion de montrer ses bonnes manières, face au Dodo et au Griffon notamment, mais aussi face au Chapelier toqué dont elle ne cesse de souligner sa grossièreté. C'est comme si entrant dans ce pays des merveilles, elle était devenue une coquille vide où chaque personnage serait là pour un rôle bien précis lui enseignant des morales. C'est un fait : Alice est bel et bien à l'école. Elle est là pour apprendre et tirer des leçons des situations.
Viennent ensuite les personnages du pays des merveilles. D'ailleurs quoi de plus étrange que ce pays des merveilles qui ne regorgent aucune merveille... C'est même tout le contraire : des êtres frappadingues, qui torturent leur esprit à se poser des questions sur tout et rien à la fois, et qui sont tous hétéroclites. Comme si cette arche de Noé des merveilles était un pays de références, Lewis Carroll attribue une majuscule pour chaque animal qui le constitue. Mais Alice n'est pas la seule humaine dans l'histoire. Il y a entre autre la Reine, mais au lieu d'y voir quelqu'un de familier, Alice s'aperçoit que celle-ci règne de main de maître sur le pays par le biais d'une violence exagérée (qui couperait la tête à chaque personnage qui oserait défier son autorité) et qui, comme les autres, fait preuve d'une grande absurdité. Car Alice au pays des merveilles, c'est cela : une plongée effarante dans l'absurde où il n'est pas nécessaire de trouver une réponse pour chaque question, et où les historiettes s'enchaînent sans fil conducteur.
Dans le pays des merveilles, le temps est complètement déréglé. Ce n'est pas un hasard si le Lapin Blanc tente de rattraper un temps qui lui échappe, prétextant qu'il est toujours en retard mais ne sachant pas de quoi. Il n'existe aucune époque caractéristique et ce thème du Temps, propre à beaucoup de poètes (comme Baudelaire), est rattaché aux personnages du Chapelier toqué, du Lièvre de Mars et du Loir. Lors du "Thé extravagant", Alice est amenée à être interrogée sur le temps qui passe : en effet, pourquoi ce trio passe t-il le plus clair de son temps à boire du thé et à changer de place continuellement telles les aiguilles d'une horloge ? Le Chapelier toqué ne connaît d'ailleurs aucune réponse et tente d'y trouver un signe et un sens en malmenant des jeux verbaux. Alice de savoir "Pourquoi ?", les personnages de lui répondre "Pourquoi pas ?". Et quand Alice est enfin invitée à raconter une histoire (que ce soit de la part du Chapelier ou de la Tortue), une tradition qui semble être la roue motrice de ce pays, on lui coupe la parole soi-disant parce que cette histoire n'a rien d'intéressant à leurs yeux. Alice ne semble donc pas folle, et au lieu de partir l'air rassuré, elle est vexée de tant d'impolitesses.
Alice est sans cesse victime d'une ironie du sort. Elle qui souhaiterait savoir qui elle est vraiment parvient sans le vouloir à faire comprendre aux autres qui ils sont vraiment. Citons l'exemple de la Duchesse qui demande à Alice de garder son bébé, celui-ci se transforme en cochon après lui avoir sauvé des rafales de casseroles. Ou encore de la chenille, toute pédante sur son champignon, qui prend conscience qu'elle deviendra un papillon... Au final, le seul personnage qui souhaite aider Alice est le chat de Cheshire. Bizarre voire cauchemardesque, ce personnage, bien que fou et contradictoire, est très instable et apparaît devant Alice comme des élans de conscience. C'est le seul personnage à peu près régulier qui viendra voir Alice pour faire le point sur sa quête. Les dessins de Sir John Tenniel ne manqueront d'ailleurs pas de souligner l'aspect très inquiétant des personnages.
Paradoxal, Alice au pays des merveilles n'est clairement pas un livre destiné pour les enfants. Non pas parce qu'ils auraient peurs mais parce qu'ils ne comprendraient tout simplement rien. Moi-même ai pu apercevoir des innombrables détails dont le sens m'a échappé car Alice a besoin d'être étudié profondément et d'être abordé très sérieusement. Passionnant mais ne répondant à aucune caractéristique de son titre, Lewis Carroll mérite la réputation qu'il s'est construit en créant cet univers unique en son genre. Incroyablement riche dans les symboles et presque "visuellement", pas si absurde que ça dans les questions qu'ils sous-tirent à ses personnages, mettant en scène des décors inquiétants et des folles situations, Alice au pays des merveilles est une oeuvre à part, qui a rencontré un tel succès à l'époque qu'il écrira De l'autre côté du miroir, la suite des aventures d'Alice.

jeudi 23 juillet 2009

L'innocence de Tracy Chevalier - critique -

Londres, 1792. Thomas Kellaway, ébéniste de son état, prend à la lettre l'invitation de Philip Astley, directeur du cirque du même nom, et part tenter sa chance à Londres. Mais passer de Piddletown à Lambeth n'est pas sans conséquence pour ses enfants. Ils ouvrent de grands yeux sur la ville tumultueuse et impitoyable que le jeune londonienne délurée Maggie entreprend de leur faire connaître. William Blake, leur voisin, graveur et poète, sera leur guide spirituel tandis qu'ils franchissent le chaotique et exaltant passage de l'"innocence" à l"expérience".
Avec le même talent pour conter ses aventures que dans La jeune fille à la perle, Tracy Chevalier brode là une bien belle histoire sur cette quête initiatique d'enfants qui se cherchent et qui connaissent les affres de la vie citadine. En prenant toujours le soin de décrire d'une manière très attentionnée l'atmosphère des lieux, qui fait dans ses romans son charme principal, Chevalier nous amène à réfléchir sur les qualités et les défauts que la ville peut offrir à des gens issus de la campagne. Utilisant en arrière-plan les évènements qui résident en France, ses échos sur la révolution qui font trembler toute l'Angleterre et l'arrestation du roy Louis XVI, elle implante une ambiance quelque peu sale de ce Londres du XVIIIe siècle. Même si elle n'épargne pas la caricature facile (à savoir qu'en ville, il y a forcément des meurtres et des viols), les personnages qui composent Innocence semblent prendre vie au fil de notre lecture. Car comme toujours, leur présentation est au départ froide voire rigide mais petit à petit on se prend d'amitié pour eux et on veut toujours en apprendre plus. Par exemple, la relation qui unit Maggie, la citadine, à Jem, le campagnard, est magnifique : Chevalier se sert d'eux comme couverture pour mieux symboliser deux mondes totalement différents : à travers les yeux d'une fille qui a grandit bien trop vite et d'un garçon certes débonnaire mais quelque peu naïf. Leur parrain spirituel, c'est William Blake, le grand peintre. Il sillonne le roman comme un fantôme et on ne sait rien de lui sinon son aptitude à composer des belles phrases dont le sens échappe à ses lecteurs. Il apparaît donc comme un ange gardien en avance sur son temps dont la mission consisterait à veiller sur l'innocence de ces enfants tout en leur inculquant l'expérience nécessaire pour endurcir leur caractère. Chevalier joue beaucoup ici sur les contraires amenant à nous poser des interrogations sur nos conditions : celui qui oppose tout d'abord le directeur de cirque Philip Astley, personnage loufoque, avec Monsieur Blake repose sur l'indissociabilité entre l'illusion et le réel : "Somme toute, Monsieur Blake, vous prenez des idées dans votre tête et vous en faîtes quelque chose que vous pouvez voir et tenir dans votre main tandis que moi je prends des choses bien réelles (...) et je les transforme en souvenirs" (page 127). Nous avons donc d'un côté un monsieur qui préfère cacher la vulgarité de son monde en créant des spectacles (un parfait leurre pour s'échapper des tensions du quotidien) et de l'autre, un monsieur qui a compris sa propre réalité. Pareil pour le couple d'enfants Maggie et Jem, représenté par Les chants d'expérience pour l'une, et les chants d'innocence pour l'autre. Même si Chevalier reste plutôt ambiguë sur cette définition qu'est l'innocence (devons nous forcément être issu de la campagne pour l'être ?), Blake arrive en juge impartial en posant face à ce couple d'enfants une question qui planera comme une ombre sur tout le roman : "Supposons que l'innocence soit sur cette rive-ci, et l'expérience sur cette rive-là, qu'y a t-il au milieu du fleuve ?" (p107). Le défaut de Chevalier qui serait de donner une réponse à toute question vient taire un peu la crédibilité de ce côté philosophique, préférant davantage engager le pas sur le fictif plutôt que sur la fable moraliste.
Au final, dans ce Londres impitoyable peuplé de créatures en tout genre, Innocence s'impose comme un beau roman qui décrit si bien ses scènes qu'on le lirait d'une seule traite. Sadique parfois envers ces personnages (l'on retiendra la pauvre Maggie et sa famille violente ; ainsi que les bouleversements qui interviennent dans la vie de Maisie), Chevalier réussit à retranscrire la même poésie que La jeune fille à la perle. Bien que le titre de l'oeuvre soit à mon sens inconvenu et malgré que, sous cette multitude de détails, on se verrait plus en plein XIXe (ce qui pose donc problème), ce livre n'en reste pas moins passionnant et presque trop court. De quoi nous donner l'envie de lire la bibliographie complète de l'auteur pour celui aurait encore faim.

dimanche 11 mai 2008

La jeune fille à la perle de Tracy Chevalier - critique -

Delf, au XVIIeme siècle, la jeune et ravissante Griet est engagée comme servante dans la maison du peintre Vermeer. Elle s'occupe du ménage et des enfants en s'efforçant d'amadouer l'épouse, la belle-mère et la gouvernante, chacune très jalouse de ses prérogatives. Surtout quand le peintre Vermeer voit en elle le modèle de sa prochaine toile...et qui deviendra la Joconde de Hollande.
Voilà un roman des plus envoûtants... Dans une écriture à la fois belle et simple, Tracy Chevalier imagine l'histoire de cette supposée servante qui aurait mis une pagaille incroyable dans la famille des Vermeer. Près de 300 pages qu'on lit d'une traite ! A mi-chemin entre le roman et la biographie, La jeune fille à la perle est à lire comme le fantasme d'une écrivaine qui voulait bousculer ce petit monde social avec les bourgeois d'un côté (Vermeer) et le peuple de l'autre (Griet). On se rend compte que le XVIIeme siècle en Hollande revient précisément à notre époque : toujours ces stupides banquets où l'on étale sa richesse et les bonnes qui récurent les assiettes dans la cuisine chez les nantis. Puis Griet arrive. Personnage trouble, complexe, et d'un charme fou, elle fascine le peintre tel une Muse. On ressent son malaise en lisant les pages face à la situation : m'abandonner dans l'univers sans retour du peintre ? ou ne pas oublier mes valeurs, celles d'une fille pauvre vivant dans un milieu où la peste court les rues ? Difficile de faire un choix selon Griet. Si elle travaille chez les Vermeer, c'est avant tout pour subvenir aux besoins de sa famille, et dès lors où le scandale éclate, elle perd tout lien avec elle. Elle est coincée dans un schéma érotique : ce n'est pas la stature sociale et la réputation de Johannes Vermeer qui l'attire mais sa faculté à voir une autre réalité : celle des couleurs, et de l'importance géographique que prend un objet dans une pièce. Car Griet est pareil que lui, le talent artistique en moins. La femme de Vermeer en sera verte de jalousie et verra en Griet une personne capable d'empoissonner l'amour que porte son mari envers sa propre personne. L'histoire de la "perle" en sera le point culminant. C'est donc dans un style très enchanteur que Chevalier nous amène à adorer et détester ses personnages. Sa personnalité vibre à chacune de ses pages. Et son histoire est très belle, unissant l'amour d'une domestique-élève à son patron-maître. On y voit aussi beaucoup de symboles qui planent : la rose des vents en est le meilleur exemple. Griet commencera et finira son voyage sur elle. Quelle direction prendre ? Où me mène mon destin ?
La jeune fille à la perle, ou un roman hypnotique comme on les aime.